Des tourbillons et des boulevards. Du goudron comme une flaque de boue sans fond : psyché qui couvre cette terre où l’on se vautre dans ses traumas, où l’on cultive une violence toute sienne, un déni que l’on grave sur la peau des autres. Violence dans la loi et dans les armes de la loi. Avec cette matière noire de la crasse qui suinte du cosmos. Confusion des ombres rembrunies à chaque coin de rue. On gratte les murs pour y murmurer que l’on survit. On y laisse des traces comme des nécroses. Sous le vernis, la pourriture s’installe : ça se dissout silencieusement dans des codes civils aux pages vides, poudrées de cette idée malingre de justice.
Il est l’aurore à la foire des Amériques. Il y fait une chaleur comme une fièvre. Comme un typhon, comme un typhus. Des hurlements pour dire de ne pas avorter et de ne pas naître — du moins de ne pas naître du même droit que le droit des autres, celui que l’on plante dans des sols cicatrisés de frontières. Terres exsangues, salissures d’exclusion et d’excavation. On vide son colt, sa bière éventée. On colonise par le vide et l’on jette des regards délavés sur les saccades des marchés : se suicider du suicide des autres, et chiffrer la figure de dieu plutôt que de lui mettre une corde autour du cou.
Il faut un sauveur pour ne pas être sauvé, pour se donner tout entier à la figure du mal. On vote donc : on tire à pile ou face. On croit dans l’urne, on y préserve sa traîtrise. Chercher à briser ce qui espère dans les corps, en les mettant au pas. Couper les ailes de l’oiseau et le regarder agoniser pour se venger de ne pas pouvoir voler. La social-démocratie et son coupe-coupe de boucher. On édulcore, on propage la pensée qui fait des gens une abstraction. On tue des abstractions, on bourre des urnes. C’est un portrait de l’abandon, dans cette république, ce creux de la pauvreté où la haine se fait ordinaire. Et pour seule figure de la résistance, on se recommande de la providence par la mort. On maquille la justice en une fatalité à venir, une sorte d’ombre qui ressemble à un Luger allemand.
Mais l’époque finit mal, puisqu’elle dénie sa durée. Plus d’écoulement, mais une fixation sans espace dans l’idée pure de permanence. Totalisation de la liberté des choses, sans les êtres. Tout faire pour renoncer à son propre déclin, à la jouissance qui y niche pourtant. Tuer le temps, racheter son destin à bas prix. D’aucuns disent que pour survivre aux fractures du ciel, il faut se faire pont, le jeter en nous-mêmes, renoncer à tout but. Et si l’on choisissait plutôt le chant des dynamites ? Faire des temporalités, de leur superposition, des strates visqueuses où l’on mâcherait longtemps une stratégie des cendres. Placer l’espoir dans une digestion qui se dédoublerait, et y choisir le déclin pour se choisir soi-même. Songer à la tristesse d’un monde qui s’enfermerait dans une question unique. Et renoncer à y répondre. Pour que croissent encore des perspectives comme pullule la vie dans un cadavre.
Comment pourrait-on organiser un syndicat des artisans de la brume ?